Pêche : conte cruel coupant au couteau

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S’il y a une expérience de lecture que je vous recommande de tenter, c’est bien celle de Pêche, roman aussi court qu’incisif paru chez Flammarion lors de la rentrée littéraire. Voici un véritablement olni (objet littéraire non identifié, cela va sans dire), inclassable, perturbant, dérangeant aussi… Quel que soit votre ressenti une fois la lecture terminée, vous ne pouvez pas y rester indifférent.

En quelques cent vingt pages, Emma Glass (dont c’est le premier roman) nous amène au plus près de son héroïne, Pêche, traumatisée par un viol et qui tente de remettre les débris de son quotidien en place dans un cadre le moins bancal et tordu possible.
Ce long monologue de pensées, de cris, de peurs, d’espoirs, le lecteur l’écoute, l’absorbe, et c’est presque comme s’il devenait une partie de la conscience de Pêche, dans un phénomène inexplicable et complètement involontaire. C’est véritablement ce que j’ai ressenti pendant cette lecture : l’impression innommable d’être juste derrière l’épaule de Pêche, à recueillir tous ces mots et maux qui la rongent.

Je n’avais encore jamais lu pareil texte : de la prose poétique à vif, glauque, au sein de laquelle percent des moments de douceurs qui n’ont pas l’air à leur place. L’autrice joue à chaque ligne sur les allitérations et le sens des mots, choisis avec soin pour évoquer une multitude de sensations et d’émotions. Taillés dans le corps du texte, des dialogues apparaissent, se devinent, se déguisent en discours indirect aux yeux du lecteur qui ne sait parfois plus identifier la langue parlée de celle du récit.

Poisse épaisse poisseuse empoissant la laine lourde engluée dans les plaies, mes pas pressés ravaudant ma peau fendue, ma mitaine humide raclant le mur. Briques rouges rêches déchirant la laine. Déchirant la peau. Peau rêche rouge. Tête rêche rouge.

Le roman est très artistique dans le point de vue adopté, comme si l’autrice avait pris une longue-vue et l’avait pointée tout près du cœur de la jeune Pêche, floutant les contours, les gens, les environs pour se concentrer sur la puissance de l’émotion qui affleure. Pêche est en vérité une photo d’artiste, un petit tableau étrange et saisissant. C’est un texte de l’instant, que l’on vit et ressent ici et maintenant.

Il n’y a pas plus sensoriel que ce roman, dont les odeurs, les goûts, les sensations se respirent, se dégustent et s’apprivoisent peu à peu, à condition d’apprivoiser de même la lenteur (l’atmosphère du récit est si lourde et collante, que les pauses sont de toutes façons nécessaires), les silences, d’absorber les mots. Et j’aimerais saluer le travail de traduction de Claro qui, je pense, a réussi à rendre de la manière la plus juste possible en français l’écriture d’Emma Glass.

Des spectres argentés s’agitent en silence. Danse silencieuse d’esprits sages et sensibles. Concentrés sagement sur le sol. S’avançant en silence, sans saccades, en souples et sobres sinuosités. Silhouettes séraphiques soulignées par les voyants verts des sinistres moniteurs médicaux.

Entrez dans un univers qui oscille entre le réel et le non-sens, où s’entrecroisent des personnages aux noms improbables. Aucune description physique précise n’est donnée de Vert, Patate, Résille, Tronc ou Sable. Leur rôle se dessine au fil des réactions de Pêche en leur présence : tout est à ressentir, à supputer, à imaginer. L’un est un amoureux solide comme un chêne, l’autre un ami ambivalent et fuyant…
Jusqu’au Bébé-sucrerie qui déverse son sucre glace partout où il passe, les êtres qui hantent ce monde indéfini et surprenant (qui garde malgré tout un lien avec notre réalité) ont tous l’air de sortir d’un conte cruel.
Seul l’agresseur, le violeur, entité néfaste à neutraliser, porte un vrai prénom. Comme pour le désigner en tant qu’opposant à l’ordre naturel des choses.

En regardant rapidement quelques chroniques sur le net, il apparaît que le livre est difficilement reçus par la majorité des lecteurs qui, à mon sens, ont été choqués par une histoire qu’ils ont sans doute pris au premier degré, là où son caractère totalement métaphorique (en tout cas, c’est ainsi que je le considère) suppose une appropriation, une réception et une interprétation du texte différentes d’un lecteur à l’autre.
La confrontation à l’étrangeté d’un texte littéraire qui demande au lecteur d’être actif dans sa lecture, qui le laisse perdu, choqué, dégoûté, sans trop de repères, est loin d’être évidente. Mais c’est à ce niveau, précisément, que j’estime que Pêche possède un intérêt certain.

Il convient d’accepter de terminer sa lecture et de nager en plein doute : à nous, en fin de compte, de décider de ce qui s’est passé ou non, de la manière dont la réalité a été enjolivée, fantasmée…
Le résultat donne un objet de papier presque vivant, une sorte de monstre que l’on sent respirer sous nos doigts, un texte incompréhensible, qu’on a envie de comprendre, qu’on rejette et qu’on aime à la fois.

Si vous l’avez lu, qu’avez-vous pensé de Pêche ? J’aimerais savoir si vos impressions ont été les mêmes que les miennes 🙂

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